Les erreurs du Rapport de l’ONU concernant Gaza et la guerre
L’Illusion Goldstone
par Moshe Halbertal
par Moshe Halbertal
Publié originellement dans The New Republic le 6 novembre 2009 (Traduit pour Tribune Juive ( Québec ) par Magali Marc, PhD Science politique, Université de Montréal). Reproduit ici avec l’autorisation de Tribune Juive (Québec)
En l’an 2000, l’armée israélienne m’a demandé de rejoindre un groupe de philosophes, de juristes et de généraux chargés de rédiger un code d’éthique pour les militaires. Depuis ce moment, j’ai été porté à scruter et à analyser les questions d’ordre moral auxquelles Israël est confronté dans sa guerre contre le terrorisme. J’ai passé de longues heures à discuter avec des soldats et des officiers de manière à mieux saisir les dilemmes auxquels ils font face sur le terrain et pour essayer de les aider à faciliter l’intériorisation d’un code d’éthique en situation de guerre. Ce n’était donc pas étonnant que, dès la parution du Rapport Goldstone sur la guerre à Gaza, j’aie été très intéressé à le lire en espérant que ce rapport m’apporterait une perspective valable concernant les succès et les échecs des Israéliens dans leurs efforts pour comprendre la guerre et la mener tout en observant des règles d’éthique. Contrairement à plusieurs de ceux qui se sont répandus en louanges ou en critiques, j’ai accordé à ce très long document toute l’attention désirée et je l’ai lu au complet.
Commençons avec les enjeux moraux.
Depuis le début des années 1990, la nature du conflit militaire auquel Israël fait face, a changé radicalement. Ce qui était principalement un conflit entre des États et des armées est devenu un affrontement entre un État et des organisations terroristes paramilitaires, le mouvement Hamas au Sud et le Hezbollah au Nord. Cette nouvelle forme de lutte est appelée « la guerre asymétrique » Elle est définie par la propension de ces groupes à supprimer deux caractéristiques de la guerre traditionnelle : le front et l’uniforme. Les militants du Hamas se battent sans uniforme, vêtus d’habits ordinaires sans qu’il soit possible de les distinguer de la population civile parmi laquelle ils se dissimulent ; et ils attaquent des civils israéliens où qu’ils soient, intentionnellement et au hasard. Pendant l’opération à Gaza, par exemple, les militants du Hamas mêlés à la population civile ne portaient aucune arme quand ils changeaient de position. Des armes et des munitions étaient placées d’avance dans les diverses maisons qu’ils allaient occuper. En traitant de cette question frustrante, le rapport Goldstone utilise une formulation bizarre : « Alors que des rapports examinés par notre mission indiquent clairement que les membres des groupes palestiniens n’étaient pas toujours vêtus d’une façon qui aurait permis de les distinguer des civils, notre mission n’a trouvé aucune preuve que les combattants palestiniens se mêlaient à la population civile dans l’intention de se protéger des attaques. »
Celui qui lit une telle phrase est en droit de se demander ce qu’elle signifie. Est-ce que les militants du Hamas ne portaient pas leurs uniformes parce qu’ils les avaient malencontreusement laissés au lavage ? Quelles autres raisons pouvaient-ils avoir de porter des habits civils, si ce n’était dans le but de se protéger en se fondant dans la population ?
En ce qui a trait au nouveau « front » de la guerre asymétrique, nous lisons dans un autre passage, typique du ton biaisé de l’ensemble du Rapport que : « En se basant sur des informations recueillies, la mission a conclut qu’il y a des indications selon lesquelles des groupes armés palestiniens auraient lancé des roquettes à partir de zones urbaines. La mission n’a pas pu établir des preuves directes que ces actes étaient perpétrés avec l’intention spécifique de protéger les lanceurs de roquettes des contre-attaques israéliennes. » Pour quelle raison des missiles seraient-ils lancés à partir de zones urbaines, si ce n’est pour protéger les attaquants des ripostes ? Quelle sorte de distinction essaie t-on d’établir ici ?
En se revêtant d’habits civils et en attaquant des civils, en l’absence d’uniforme et en l’absence de front, ces organisations paramilitaires ne faisaient rien de moins qu’effacer la distinction entre combattants et non-combattants des deux côtés du conflit. Que des kamikazes se fassent sauter dans les autobus et dans les restaurants de Tel Aviv, Jérusalem, Haifa, Dimona, Eilat, et de nombreux autres endroits ou que des roquettes Qassam et Katyusha soient lancées au hasard sur divers centres urbains israéliens, aussi loin que leur portée le permette, la guerre ne se passe plus sur un terrain défini. Elle est menée par des tueurs sans visages. Il semblait bien que la nature du combat avait changé. Le but de cette transformation soudaine était de créer une guerre de tous contre tous et partout. On visait à faire en sorte que la population israélienne, au lieu de conserver un sens de précaution concernant certains endroits dangereux – une frontière, une zone tampon – allait verser dans une panique générale sans avoir d’endroit particulier où se réfugier. Tous les endroits et tout le monde devaient dès lors être considérés comme dangereux. Ce n’était pas de la paranoïa. C’était basé sur une nouvelle réalité et cela constituait le résultat d’un nouveau paradigme stratégique.
Devant cette situation complexe et sans précédent, deux attitudes extrémistes ont émergé en Israël. La gauche radicale prétend que puisqu’une telle lutte implique nécessairement que l’on tue des victimes innocentes, il n’y a aucune façon de justifier ce combat. Les soldats doivent refuser de lutter de cette façon et le gouvernement n’a pas d’autre choix que de mettre fin à l’occupation. Ce point de vue est erroné, car Israël a le droit et même l’obligation de protéger ses citoyens. De plus, sans réelle sécurité, il est impossible de réaliser la paix et donc de mettre fin à l’occupation. La droite radicale, de son côté estime que, puisque le Hamas et le Hezbollah ont été les premiers à envoyer des missiles visant la population israélienne, et puisqu’ils se sont dissimulés parmi la population civile palestinienne, ils sont les seuls responsables lorsque des civils palestiniens sont atteints par des tirs défensifs israéliens. Cette approche est également erronée. Le fait que nos civils soient tués ne justifient pas que leurs civils soient tués. Les civils ne perdent pas leur droit à la vie lorsqu’ils sont utilisés comme bouclier par le Hamas et le Hezbollah. En se battant contre les militants, Israël doit autant que possible éviter et minimiser les pertes civiles et les atteintes à la propriété.
L’objectif du Code d’éthique des forces armées israéliennes est d’atteindre une position cohérente et moralement soutenable qui donne aux Israéliens des outils efficaces pour protéger leurs citoyens et gagner la guerre tout en établissant les limites morales appropriées à respecter quand ils sont légitimement engagés à défendre la population israélienne. En discutant de ce Code, j’ai entendu plusieurs fois l’argument selon lequel il impose des contraintes à l’action des Israéliens qui limitent leur capacité à se battre et à protéger leurs concitoyens. En fait, les contraintes morales et les buts stratégiques se renforcent mutuellement. Les groupes radicaux comme le Hamas commencent leur lutte sans appui réel de la population qui a tendance à être plus modérée. Ils parviennent à obtenir plus d’appuis, cyniquement, en tuant des civils israéliens et en provoquant Israël à réagir de façon excessive (ce qui ne veut pas dire, naturellement qu’Israël est obligé d’exagérer sa réaction.) La réaction des Israéliens cause des souffrances aux civils palestiniens parmi lesquels se dissimulent les militants. La mort et la souffrance des Palestiniens font partie de la stratégie à court terme du Hamas puisque la sympathie de la population à l’égard du mouvement s’en trouve augmentée. Une réaction disproportionnée des Israéliens les amène aussi à douter de la légitimité morale de leur propre lutte. Dans une société démocratique dotée d’une armée de citoyens, toute érosion des fondements éthiques de la lutte a de très graves conséquences politiques et stratégiques pour les soldats comme pour les citoyens.
Ainsi, le but d’Israël dans sa lutte contre le Hamas et le Hezbollah doit être de mettre en échec leur tentative de se renforcer politiquement en utilisant une stratégie qui les entraîne dans une faillite morale. Plutôt que de se laisser entraîner dans une guerre de tous contre tous et partout, Israël a tenté d’isoler les militants de leur environnement : de les démarquer, de les « vêtir » d’un uniforme et de les cerner sur un front précis. Les contraintes morales dans ce cas ont été d’une grande valeur stratégique. Je suis convaincu, pour cette raison, que les bombardements ciblés, particulièrement ceux qui visaient les chefs des militants, constituaient une entreprise légitime et efficace. Pour la même raison je suis convaincu que le siège de Gaza par Israël, et ses effets lourdement ressentis par la population civile en générale, était, lui, moralement problématique et stratégiquement contre-productif. En accord avec la tradition de la guerre juste dans l’histoire et la philosophie de l’Occident, trois principes sont mis de l’avant dans le Code des Forces armées israéliennes concernant le comportement moral en situation de guerre.
Le premier est le principe de nécessité.
Ce principe exige que la force soit utilisée uniquement pour l’accomplissement des buts de la mission. Si, par exemple, un soldat doit démolir la porte d’une maison pour rechercher un terroriste suspect, il n’est nullement justifié de fracasser le poste de télévision en pénétrant dans le foyer : un usage de la force aussi arbitraire n’a aucun rapport avec la mission. Ce principe est simple, professionnellement et moralement même si son application peut se révéler compliquée si les buts de la mission ne sont pas bien définis ou s’il y a des points de vue divergents sur la quantité de force nécessaire pour accomplir une mission donnée. Lors d’une guerre ordinaire, la défaite de l’armée ennemie est un fait plus ou moins facile à établir ; mais dans la guerre asymétrique, la victoire n’est jamais finale – la mission ne prend pas fin autant qu’elle se modifie et par conséquent le principe de nécessité peut se révéler difficile à appliquer.
Le second principe défini dans le Code est le principe de distinction. C’est l’interdiction absolue de viser intentionnellement des non-combattants. Le meurtre intentionnel de civils innocents est interdit même dans les cas où cela pourrait aider à arrêter le terrorisme. Au plus fort de la violence en 2002, certains ont suggéré que la seule manière de décourager les attentats suicides perpétrés par des gens qui veulent mourir de toute façon serait d’exécuter leurs familles. Mais une telle politique serait carrément meurtrière. Elle est formellement interdite. Il est interdit à un soldat israélien de cibler des non-combattants intentionnellement, et même dans le cas où il recevrait un tel ordre, il devrait le refuser. Il est obligé d’engager le combat uniquement contre ceux qui menacent ses camarades et les civils. Le principe de distinction aussi est difficile à respecter lors d’une guerre asymétrique. Puisque l’ennemi n’apparaît pas vêtu d’un uniforme et puisqu’il n’y a pas de terrain spécifique qui puisse être considéré comme un champ de bataille, la question de déterminer qui est un combattant devient cruciale. Dans le processus d’identification des combattants, toute une chaîne causale doit être établie de manière à démarquer les cibles légitimes. Cette « chaîne alimentaire » du terrorisme est composée de personnes dont les actions intentionnelles, les unes après les autres, finiront par constituer une menace pour les soldats ou les civils israéliens. On inclura dans cette chaîne ceux qui préparent l’attaque, ceux qui recrutent le kamikaze, ceux qui préparent la bombe, le chauffeur qui conduit le véhicule devant mener le kamikaze à sa cible, ainsi de suite. Évidemment cette détermination amène des difficultés dans certains cas, et même les efforts les plus scrupuleux laissent la place au doute. Que dire de celui qui finance l’attentat par exemple ?
De toute évidence l’application du droit international à ce nouveau genre de champ de bataille est chargée de difficultés. Considérons un sujet pénible dont a fait état le Rapport Goldstone : la question de la force policière de Gaza. Dans les premières minutes de la guerre, les Israéliens ont pris pour cible la police du Hamas, en tuant des douzaines. Il n’y a pas de doute sur le fait que dans une guerre ordinaire, la police dont le rôle est de maintenir la paix civile ne doit pas être une cible militaire. C’est pourquoi le Rapport blâme Israël d’avoir intentionnellement visé des non-combattants. Mais une telle accusation n’est valide que quand il s’agit d’une guerre contre un État qui possède une institution militaire claire et bien définie, autrement dit un État dans lequel une claire division du travail est établie entre la police et l’armée. Que doit-on faire dans le cas des semis-États qui n’ont pas d’armée institutionnalisée, dont les forces armées sont en fait des milices loyales au mouvement ou au parti qui a pris le pouvoir ? Dans une telle situation, la force policière peut tout aussi bien permettre de placer des combattants à la solde de l’État, tout en leur assignant clairement un rôle militaire. Les services secrets israéliens disent qu’ils ont des preuves claires que c’était le cas. Cela sera sûrement une chose qu’Israël devra clarifier. Mais je reste convaincu que l’accusation du Rapport Goldstone selon laquelle le fait de viser les forces policières constitue automatiquement une attaque sur des non-combattants représente une incompréhension totale de la nature de ce conflit. Le troisième principe, le plus difficile de tous, est le principe de proportionnalité ou principe d’évitement.
Son objet est la situation dans laquelle, alors que l’on vise des combattants, il est prévisible que des non-combattants seront des victimes collatérales. Dans de tels cas, un calcul doit être mis au point selon lequel les pertes prévisibles de victimes civiles collatérales seront proportionnées à l’avantage militaire obtenu en éliminant la cible. Si un tireur ennemi est situé sur un toit et que 60 civils vivent sous ce toit ; et si la seule façon de tuer ce tireur et de bombarder le toit ce qui revient à bombarder la maison, un tel bombardement est interdit. L’avantage militaire obtenu en éliminant le tireur est disproportionné par rapport à la perte probable de vies civiles.
En discutant des contraintes de la proportionnalité, il ressort que cela met de la pression pour établir des critères exacts de mesure et un ratio approprié entre les pertes collatérales et l’avantage militaire. Je dois admettre que je ne connais pas la formule qui permette un calcul aussi précis et je ne crois pas qu’une simple règle mathématique puisse être utilisée. Différentes personnes ont des intuitions variées sur la valeur stratégique et l’aspect moral d’une action. Pourtant l’armée israélienne possède des traditions et a établi des précédents sur lesquels elle peut s’appuyer. Par exemple, en 2002, Israël a bombardé l’habitation à Gaza de Salah Shehadeh qui était l’un des agents du Hamas responsable de la mort de nombreux civils israéliens. Quatorze personnes innocentes furent tuées en même temps que Shehadeh. Le chef d’État major israélien, Moshe Yaalon déclara que non seulement les pertes collatérales n’étaient pas intentionnelles mais qu’elles n’étaient pas non plus prévisibles. Les personnes innocentes qui furent tuées vivaient dans des cabanes dans la cour arrière du bâtiment dont l’aspect sur les photographies aériennes faisait penser à des entrepôts. Yaalon déclara que si Israël avait su qu’il y avait une possibilité de victimes collatérales, le repaire de Shehadeh n’aurait pas été bombardé. Cette opération avait été annulée à plusieurs reprises justement à cause de la possibilité que des civils soient atteints. Je crois que de telles précautions sont bonnes. Mieux vaut risquer d’être trop prudent quand il s’agit d’éviter des pertes collatérales.
À part les difficultés soulevées par le test de la proportionnalité, une question beaucoup plus importante est en jeu avec le principe d’évitement. Le code des forces armées israéliennes établit que les soldats doivent faire le maximum pour éviter de blesser des civils. D’après ce principe, il ne suffit pas de n’avoir pas l’intention de tuer des civils lors de l’attaque d’une cible légitime. Il faut faire des efforts réels pour ne pas les mettre en danger. S’il n’y a pas d’effort réel et d’action positive posée pour éviter de blesser des civils, comment est-il possible de prétendre sérieusement que des pertes prévisibles n’étaient pas intentionnelles ? Après tout, il y a eu des morts et on pouvait s’attendre à ce qu’il y en ait. Donc les armes appropriées doivent être choisies dans un effort de minimiser les pertes de vies innocentes et si on s’attend à avoir une autre opportunité d’éliminer la cible, alors l’opération doit être annulée ou remise. Les civils doivent être prévenus d’avance de se retirer de la zone d’opération si possible et les unités doivent être bien préparées à agir avec prudence même après que les civils aient été prévenus car tous les civils n’ont pas la possibilité de bouger rapidement. Un feuillet projeté d’un avion n’a pas d’effet pour les personnes à mobilité réduite tels que les malades, les personnes âgées ou les pauvres.
En accord avec ces principes, l’aviation israélienne a développé la tactique suivante. Étant donné que le Hamas dissimule ses quartiers généraux et dépôts d’armement dans des zones résidentielles civiles, l’armée israélienne appelle les résidents sur leurs lignes téléphoniques ou sur leurs téléphones portables pour les prévenir de sortir immédiatement de chez eux car une attaque est imminente. Mais Hamas, pour parer à ces appels amène les résidents innocents sur le toit pour protéger la cible contre un bombardement, sachant que les Israéliens ont l’habitude de filmer leur cible à l’aide de drones sans pilote et qu’ils éviteront de bombarder des civils sur le toit. En réaction à cette tactique, les Israéliens ont développé un missile qui frappe le toit sans causer de blessure pour montrer qu’ils ont vraiment l’intention de bombarder. Cette procédure appelée “frappe du toit” amène les civils à se retirer avant qu’une attaque mortelle ne les atteigne.
Il est plutôt étrange que, dans le Rapport Goldstone, cette pratique qui pousse assez loin les efforts de protection des civils, soit en fait critiquée. Concernant cette pratique, le rapport estime que « si l’intention était de prévenir, cela doit être jugé comme étant imprudent à l’extrême. » En vérité, il s’agit d’un effort coûteux et admirable pour éviter de mettre en danger des civils. Comme c’est le cas pour ses nombreuses critiques, le Rapport ne suggère aucune alternative. Que devrait faire Israël dans ce cas ? Bombarder la maison sans prévenir les résidents, ou la bombarder alors qu’ils sont sur le toit ? Ou ne pas bombarder du tout et laisser l’ennemi se réfugier parmi les civils ? Lors de nos discussions concernant le code de comportement militaire de l’armée israélienne, une question cruciale a émergé en rapport avec l’exigence que des efforts soient consentis pour éviter de mettre en danger les civils. Car de tels efforts vont de pair avec l’idée que les soldats doivent nécessairement risquer leurs propres vies pour éviter des morts civiles. En autant que je sache une telle exigence ne fait nullement partie du droit international – mais elle est incluse dans le code militaire israélien et cela a toujours été sa tradition. Lors de l’opération « Bouclier Défensif » en 2002, par exemple, les unités militaires israéliennes ont du mener une rude bataille dans le camp de réfugiés de Djénine. L’armée a refusé de choisir la solution militaire la plus facile – un bombardement aérien du camp – parce que trop de civils auraient péri. Au lieu de cela, il a été décidé d’engager les militaires dans un combat maison par maison, ce qui leur a valu de perdre 23 soldats dans cette bataille. Cette norme qui consiste à risquer la vie des soldats pour éviter des morts civiles a été critiquée en Israël, mais je crois qu’elle est bonne. Les vies de civils innocents sont assez importantes pour obliger les Israéliens à prendre de tels risques. Si les commandants se faisaient dire qu’ils ne doivent pas prendre ces risques, ils feraient tirer sur n’importe quelle personne suspecte et il y aurait un bien plus grand nombre de morts.
Mais l’application de telles normes dans la bataille pose de difficiles dilemmes moraux. L’un d’eux est mentionné dans le Rapport Goldstone. Lorsque l’opération a commencé, le Hamas a évité le combat en face-à-face avec les soldats israéliens. Les militants ont préféré rester dissimulés au sein de la population civile et tirer leurs roquettes à partir de ces positions pour cibler les militaires israéliens. Les emplacements des mortiers pouvaient être détectés par radar, mais une équipe pouvait déplacer le mortier vers un nouvel emplacement en quelques minutes, puis tirer à partir de cette nouvelle position. Il était donc impossible de cibler ces mortiers et les équipes de tireurs à partir d’un hélicoptère ou par tout autre moyen qui aurait donné un visuel direct de la cible et aurait permis de la viser avec précision. De tels moyens sont trop longs à déployer. La seule option est de riposter avec des tirs de mortier qui peuvent être dirigés rapidement et avec précision sur les coordonnées des mortiers de l’autre camp.
Le problème de cette méthode, c’est que les mortiers ont un calibre de 120 millimètres et leur rayon de frappe est de 50 mètres. Ce qui signifie que les dommages collatéraux sur des civils vont se produire lorsqu’une cible légitime est frappée. Évidemment, le commandant de l’opération peut décider de ne pas répliquer aux tirs de roquettes et de ce fait mettre en danger ses propres soldats lorsque les tirs reprennent. Il faut noter que, lorsqu’il ordonne de riposter, le commandant n’a aucun moyen de savoir s’il y a des civils dans le périmètre, ni combien ils sont. Dans les conditions embrumées d’une bataille, quand on est dans l’urgence de réagir, une telle information n’est pas disponible.
Le Rapport Goldstone prétend que les tirs de mortiers ont causé des pertes collatérales disproportionnées, ce qui bien sûr est une question empirique. Il est important de comprendre que c’est seulement lorsqu’il est trop tard qu’on sait si la riposte était proportionnée ou non. Alors que faire ? D’après moi, si les tirs contre les militaires ne sont pas précis et si le commandant peut re-localiser son unité, il devrait le faire plutôt que de riposter et risquer de faire des victimes civiles. Mais il s’agit d’un choix difficile qui peut parfois n’être même pas accessible. Il ne faut pas donner à un commandant un chèque en blanc et lui enjoindre de riposter dès qu’il y a un risque probable pour ses soldats. Mais il doit avoir les moyens de les protéger. Le Rapport Goldstone est très critique de l’usage des tirs de mortiers par Israël mais ne prend pas au sérieux les problèmes que posent de telles situations.
J’ai l’impression que l’armée israélienne n’a pas donné de directive claire sur la question des risques que doivent prendre les militaires en opération dans la Bande de Gaza. Certaines unités ont pris des risques afin d’éviter des victimes collatérales civiles, alors que d’autres unités ont adopté la politique de n’accepter aucun risque pour leurs soldats. Cela ne constitue pas un crime de guerre, mais c’est une mauvaise politique. Cela pourrait aussi avoir causé des pertes civiles sans nécessité. L’idée d’éviter les risques pourrait inspirer un ordre malencontreux comme de tirer sur quiconque traverse une certaine ligne tracée sur une carte à proximité d’une unité israélienne. Étant donné qu’en fait n’importe qui dans la zone de guerre pourrait être un militant et qu’en général des avertissements sont donnés, un tel ordre pourrait paraître raisonnable – et cependant cet ordre devrait se référer à un individu qui constitue une menace plutôt qu’à quiconque traverse la ligne car la peur et la confusion peuvent pousser des civils à se rapprocher de la ligne et même à la traverser.
Ces questions ne sont pas simples. Ce ne sont pas des questions politiques. Elles sont porteuses de profonds dilemmes moraux car ce sont des questions de vie et de mort. Si vous cherchez à mieux comprendre ces dilemmes ou à être guidés dans votre réflexion, vous trouverez que le Rapport Goldstone ne vous est d’aucun secours.
Lors de mes conversations avec des officiers israéliens concernant le code d’éthique, j’ai entendu à maintes reprises les objections suivantes : « Voulez-vous dire que chaque fois que j’ai à tirer un coup de feu, je dois réfléchir à tous ces impératifs moraux et faire ces calculs ? C’est complètement paralysant. Personne ne peut mener une guerre en étant lié dans une telle camisole de force ! » Ma réponse c’est que le but de l’entraînement c’est justement d’apprendre à bien performer sous pression sans céder à la paralysie. C’est ce qui se passe sur un champ de bataille où il n’y a aucun dilemme moral. Est-ce que j’attaque par la gauche ou par la droite ? Comment dois-je réagir à cette nouvelle tactique, ou à cette autre ? Et ainsi de suite. C’est la raison pour laquelle les considérations morales constituent une partie cruciale de l’entraînement militaire.
S’il n’y a pas de temps pour la réflexion morale pendant la bataille, alors elle doit être faite avant la bataille et elle doit être gravée dans le cerveau des militaires qui auront à répondre de leurs actes après la bataille.
En plus de l’énorme difficulté à adapter les normes de la guerre – les principes de nécessité, de distinction, de proportionnalité et d’évitement – à un champ de bataille non-traditionnel sans uniforme et sans ligne de front, il reste encore un autre défi pédagogique. Lors de la guerre traditionnelle, les choix moraux difficiles sont faits par l’élite politique et le haut commandement, comme le choix de bombarder ou non Dresde ou de détruire Hiroshima. Mais dans cette nouvelle sorte de micro-guerre, chaque soldat est une sorte de commandant, un responsable de la morale comme de la stratégie. Chaque soldat doit décider si l’individu en face de lui qui est habillé en jeans et en baskets est un combattant ou non. Quels sortes de risques un soldat doit-il prendre de manière à éviter de tuer des civils quand il vise des personnes qui sont vraisemblablement des combattants ? Le défi consiste à faire en sorte que ces règles soient profondément ancrées dans l’esprit des soldats et cela exige bien d’avantage que de formuler les règles et les normes correctement. C’est pour cette raison que j’ai cherché à saisir en lisant le Rapport Goldstone dans quelle mesure ces normes ont été appliquées et de quelle façon les soldats israéliens ont réussi ou non à les intérioriser et à les mettre en pratique.
La commission qui a rédigé le rapport aurait pu rendre de grands services en se concentrant sur la cueillette des témoignages des Gazaouites tout en en faisant une évaluation critique et en admettant qu’ils étaient partiaux et incomplets (ce en quoi la commission a échoué.) Ceci aurait obligé Israël à enquêter sur un certain nombre de questions, à donner des réponses et à apporter des correctifs. (Je n’imagine pas qu’on puisse attendre une enquête du Hamas concernant ses propres infractions. Il s’agit-là d’une autre asymétrie.) Mais au lieu de faire cela, la commission a décidé d’ajouter à ses constats trois éléments inutiles : le contexte historique ayant mené au conflit, son évaluation des buts stratégiques d’Israël ; et de longs passages concernant l’occupation de la Cisjordanie par Israël. Comment se fait-il qu’un comité mandaté pour faire enquête sur l’opération dans la Bande de Gaza se soit cru obligé de traiter du conflit Israélo-palestinien dans son ensemble ?
Le lecteur honnête de ces chapitres ne peut pas éviter l’impression que l’objectif réel de la commission était de mettre Israël en accusation en tant qu’État prédateur, organisé pour constamment violer les droits des personnes. Avec de telles prémices, il s’ensuit que l’opération à Gaza ne pouvait être qu’un autre exemple de l’attitude perverse d’Israël. Ces longs chapitres sont les plus faibles, les plus biaisés et les plus scandaleux de cet interminable document. Ils ne sont rien s’ils ne sont pas politiques. Par exemple, dans le récit que fait Goldstone de l’historique des évènements menant au conflit, le Hamas est décrit comme étant, en somme, un parti légitime qui a eu la malchance d’entrer en conflit avec Israël. L’histoire sanglante de ce mouvement qui dès le début des Accords d’Oslo était déterminé à faire tout en son pouvoir, incluant le massacre de civils, pour faire échec au processus de paix, n’est pas mentionné.
Le lecteur israélien, qui a personnellement vécu les événements de cette période, se souvient distinctement que des terroristes du Hamas ont massacré des Israéliens, hommes, femmes et enfants partout en Israël alors même qu’on négociait le processus de paix. Le Hamas faisait tout cela, agissant selon son idéologie religieuse vouée à la destruction d’Israël, avec l’appui militaire et financier de l’Iran. Dans le soi-disant contexte que le rapport prétend étudier, il n’est pas fait mention du rôle du Hamas ni de son idéologie pourtant décrite dans sa surprenante Charte qui appelle à la destruction d’Israël, à un nouveau génocide juif. Pour tenter de mettre un terme aux attaques brutales contre les citoyens d’Israël, une longue barrière a été construite – un obstacle destiné à faire en sorte qu’il ne soit pas si facile pour un kamikaze de Kalkilya de sauter de son lit et en conduisant pendant à peine cinq ou dix minutes d’être capable de commettre un attentat au cœur de Kfar Saba ou Netanya. (La distance entre la vie et la mort est réellement courte.) Le Rapport Goldstone mentionne la barrière, évidemment mais en tant qu’importante violation des droits des personnes, même pour ceux qui ne sont motivés que pour le meurtre.
Le Hamas a été responsable de plusieurs façons de l’échec de l’opportunité suivante de mettre fin à l’occupation israélienne. Après l’effondrement des accords d’Oslo, Ariel Sharon, alors Premier ministre, prit la décision de se retirer unilatéralement de la Bande de Gaza, étant convaincu qu’il n’y avait pas de partenaire crédible pour des pourparlers du côté palestinien et désirant qu’Israël commence à mettre fin à son contrôle de la population palestinienne. Ehud Olmert, le successeur de Sharon, était élu avec un programme qui l’engageait à retirer Israël unilatéralement de la Cisjordanie. Mais la mise en oeuvre de cette politique de continuation du retrait israélien fut empêchée par les bombardements incessants des villes et des villages israéliens à partir de la Bande de Gaza dont l’occupation avait cessé. De telles attaques firent en sorte que les Israéliens se préoccupaient avec raison du fait qu’une évacuation de la Cisjordanie exposerait d’autres centres urbains israéliens à des attaques semblables et ainsi la possibilité d’une évacuation unilatérale de la Cisjordanie s’effondra.
Lors des dix dernières années, Israël s’est retiré unilatéralement du Sud Liban et de la Bande de Gaza. Dans les deux cas, l’espace créé a été rempli par des militants islamiques fanatisés et décidés à détruire Israël. Quiconque est en faveur d’une solution pacifique créant deux États doit se questionner sur le rôle qu’a joué le Hamas dans la mise en échec de cette perspective – pourtant, étonnamment, rien de tout cela n’est mentionné dans le Rapport Goldstone. Le Rapport évite également de faire état des inquiétudes légitimes d’Israël concernant le réarmement du Hamas à Gaza qui se fait livrer des missiles à longue portée encore plus dangereux et destinés à attaquer la population des villes israéliennes.
La commission ne devait pas traiter du contexte menant au conflit et devait plutôt se concentrer sur son mandat qui ne concernait que les opérations à Gaza. En plaçant son étude du conflit à Gaza dans une description totalement déformée du contexte historique, la commission rend difficile pour les Israéliens - même ceux de gauche dont je fais partie- de prendre ses conclusions au sérieux.
Et puis il y a les conclusions du Rapport concernant les objectifs généraux des Israéliens dans ce conflit avec Gaza. Le Rapport prétend que le but d’Israël était de mener une attaque directe et visant intentionnellement les vies et les infrastructures civiles : « En examinant les incidents décrits plus hauts, la mission estime que dans chaque cas, l’armée israélienne a mené des attaques directes et délibérées contre les civils. » Dans un autre énoncé, la destruction intentionnelle de propriétés et les attaques de civils sont présentées comme allant de pair : « Les déclarations des chefs militaires et politiques avant et pendant les opérations militaires à Gaza nous laissent peu de doute du fait que la destruction disproportionnée et la violence contre les civils faisaient partie d’une politique délibérée. » Mais il y a une énorme différence entre accuser Israël de n’avoir pas fait assez pour minimiser les pertes civiles collatérales et prétendre qu’Israël visait intentionnellement les civils. Il est possible d’estimer qu’Israël aurait du faire davantage pour minimiser les pertes civiles – cela en soi est une grave accusation et mérite un examen attentif. Mais prétendre que c’était la politique d’Israël de viser intentionnellement les civils est commettre un mensonge et une calomnie.
Il y a eu plusieurs comptes-rendus sur le nombre de pertes civiles à Gaza et sur la proportion de ces pertes en rapport avec les pertes qui concernent les militants. B’Tselem, l’organisation israélienne pour la défense des droits de la personne la plus fiable, a examiné avec soin les noms et les listes de gens qui ont été tués et a établi le ratio suivant : il y a eu 1 387 personnes tuées à Gaza ; pour chaque militant tué il y a eu trois pertes civiles. Ce ratio de 1:3 demeure valable si on inclut les forces policières avec les civils ; mais si on considère les policiers comme des combattants le ratio devient 2:3. Il y a un million et demi d’habitants à Gaza et environ 10 000 militants du Hamas, ce qui donne un ratio de 1 militant pour 150 habitants. Si Israël a intentionnellement visé des civils comment la proportion de pertes civiles en comparaison avec les militants tués peut-elle être aussi faible ? La commission ne pose jamais cette question, ni même une autre plus évidente. En agissant dans de telles conditions – Gaza est un endroit densément peuplé – est ce que ce ratio est un signe de tirs et de ciblage inconsidérés ? Une bonne façon d’établir une comparaison serait d’étudier des situations où d’autres armées civilisées sont impliquées dans la même sorte de conflit. Je n’ai pas les chiffres exacts concernant le ratio des pertes civiles en comparaison des morts de militants dans la guerre de l’OTAN en Afghanistan, mais je doute que le ratio soit similaire. Est-ce qu’il y a eu dix pertes civiles pour un combattant, ou peut-être 20 pertes civiles pour un combattant tué ? Les reportages dans les médias donnent à penser que c’est bien pire. Les pertes civiles collatérales encourues lors de la campagne destinée à tuer Baitullah Mehsud, un des principaux agents pakistanais sont plutôt alarmantes : pour 16 frappes effectuées lors des tentatives ratées pour le tuer et en comptant celle qui a réussi (dans la maison de son beau-père, alors que sa famille était présente), entre 207 et 321 personnes ont été tuées. Si on obtenait de tels chiffres dans les cas d’assassinats ciblés en Israël, les médias et même l’opinion publique israélienne seraient indignés. À part les 500 civils qui ont été tués lors du bombardement de la Serbie, combien de militants ont péri ? Les bombardements imprécis effectués à haute altitude de manière à protéger les pilotes de l’OTAN ont causé de nombreuses pertes civiles. Quel aurait été le ratio de pertes si les forces de l’OTAN avaient combattu non pas dans le lointain Afghanistan mais en protégeant des citoyens européens se faisant pilonner à partir d’États frontaliers voisins ? Et ce ne sont pas les comparaisons à faire frémir qui manquent. Si nous avions les chiffres des attaques russes en Tchétchénie, le ratio serait sans doute encore pire pour la population civile. Inutile de dire que le comportement de l’armée russe en Tchétchénie peut difficilement servir de norme en ce qui a trait aux scrupules moraux. Mais je ne peux m’empêcher d’invoquer cet exemple quand je lis que la délégation russe a voté en faveur du Rapport Goldstone lors de son adoption aux Nations Unies. (Parmi les autres pays faisant autorité en matière de respect des droits de l’homme qui ont voté en faveur du rapport, on compte la Chine et le Pakistan.) Alors quelle proportion serait acceptable ? Le Rapport Goldstone n’en parle jamais. Mais force nous est de conclure que si le comportement des Européens ou des Américains lors de conflits doit servir de norme, alors Israël s’en tire plutôt bien.
Une bonne partie de l’indignation qui a accueilli le Rapport Goldstone était parfaitement justifiée. Pourtant les chapitres qui traitent du conflit à Gaza contiennent des déclarations et citent des témoignages qu’aucun Israélien honnête ne peut ignorer. Ces passages appellent un examen approfondi et je vais les énumérer par ordre de gravité. Les pires témoignages sont ceux qui parlent de pertes civiles et particulièrement ceux qui semblent décrire des meurtres exécutés de sang froid. Dans le Rapport, ces cas ne constituent que quelques incidents individuels mais ils appellent des enquêtes criminelles en ce qui concerne certains soldats. Y a t-il vraiment eu un tir à bout portant sur une mère et ses trois filles qui portaient un drapeau blanc ? Ensuite, il y a quelques cas de morts de civils résultant d’un usage irresponsable des armes à feu. Le cas le plus troublant est le témoignage concernant le quartier Al Samouni dans la ville de Gaza, selon lequel 21 membres d’une même famille auraient été assassinés lors de l’attaque d’une maison. Était-ce une erreur ? Quelques membres de la famille étaient-ils des combattants du Hamas ? Quelqu’un a t-il tiré sur les soldats de cette maison ? Ou était-ce un meurtre injustifié ? Les témoignages dans le Rapport Goldstone sont des témoignages de Palestiniens. Ils ont été recueillis à Gaza sous l’œil toujours attentif des autorités du Hamas, ce qui les rend vulnérables et partiaux. Israël a choisi de ne pas coopérer avec la commission ce qui fait que la version israélienne des événements n’y est pas. Je considère que c’était une erreur de la part d’Israël de ne pas participer à l’enquête – quoique après avoir lu le rapport, je comprenne mieux la réticence d’Israël. Cette commission qui décrit son mandat comme étant de rechercher les faits, traite les témoignages manquants comme s’ils étaient la seule responsabilité d’Israël, alors que ce sont les lacunes empiriques et méthodologiques du rapport qui sont en cause. Quoiqu’on pense du refus de coopérer d’Israël, le Rapport Goldstone n’est jamais constitué que de 452 pages de témoignages palestiniens et il s’agit là d’une grave limite.
Toutefois, des accusations ont été portées et les Israéliens doivent y répondre. Le prochain problème qu’Israël devra prendre en considération est ce que le Rapport appelle la question des « boucliers humains » qui aurait été une stratégie utilisée par les Israéliens à quelques reprises. En justifiant cette pratique, les officiers israéliens admettent qu’ils ont obligé des civils palestiniens à aller dans certaines maisons pour prévenir d’autres civils d’une attaque imminente. Cela peut se comprendre mais les témoignages présentent la chose autrement, alléguant que les soldats israéliens utilisaient des civils pour recueillir des informations. Après l’attaque d’un bâtiment un civil aurait été obligé d’aller vérifier si les militants du Hamas étaient morts ou pas. Ce témoignage est préoccupant. Cela est-il arrivé ou non ? Si cela s’est produit ce serait en violation d’une décision de la Cour Suprême israélienne concernant les boucliers humains. D’autres témoignages font état de destruction de propriétés civiles. Un des témoignages les plus troublants rapporte que des bulldozers auraient mis à bas une ferme de poulets à Zeitoun, tuant 31,000 poulets. De telles destructions, tout comme les autres destructions de propriétés agricoles et industrielles qui ont été rapportées ne semblent avoir servi à rien. L’accusation selon laquelle des propriétés de civils auraient été détruites concerne aussi des destructions de maisons sur une grande échelle. Selon la commission, des photographies aériennes ont montré que du nombre total de foyers détruits dans deux des quartiers les plus touchés, à peu près la moitié avait été bombardée dans les trois derniers jours de l’opération. Si c’est le cas, alors ces dégâts ne sont pas justifiés comme étant survenus dans le feu de l’action. Cela aurait été fait dans le but de laisser des cicatrices comme preuve de la présence israélienne pour servir de dissuasion, ce qui est immoral et illégal. Dans ce cas, des compensations devraient être données aux familles dont les maisons ont été dévastées.
Le bombardement d’infrastructures civiles est la prochaine question à traiter dans l’ordre des choses les plus graves. Selon le rapport, l’aviation israélienne aurait bombardé un moulin à farine, des puits et des canalisations d’égouts dans Gaza. Il est possible que le moulin à farine ait été situé stratégiquement et, à cause de cela, ait été utilisé comme perchoir pour les tireurs ou comme installation permettant de lancer des roquettes Qassam durant le conflit. Ce serait la seule justification possible pour qu’un tel bombardement ait été fait. Israël devrait maintenant donner sa propre version de ces événements. Si le bombardement de ces installations faisait partie d’une stratégie préméditée, alors il s’agit d’une bavure et Israël devrait l’admettre. Je ne crois pas qu’il y ait quoique ce soit de valable dans l’accusation selon laquelle Israël aurait bombardé le parlement du Hamas et d’autres bureaux alors qu’ils étaient vides. On peut facilement établir qu’une organisation telle que le Hamas ne pratique pas de division claire du travail entre les activités militaires et les activités civiles. Le long chapitre du Rapport concernant l’attaque visant la prison de Gaza paraît, elle aussi, erronée. La Commission estime que seul un gardien a été tué mais blâme Israël d’avoir mis en danger les prisonniers en bombardant un endroit qui n’avait aucune utilité militaire. Il n’est pas venu à l’esprit de la Commission que le bombardement israélien visait à permettre à des prisonniers du Fatah d’échapper aux mauvais traitements qu’ils subissaient aux mains du Hamas. (La Commission est parfaitement au courant du fait que c’était bien là la composition de la population carcérale.) Quelques-uns ont pu s’échapper, d’autres ont été abattus par des militants du Hamas.
Dans son ensemble, le Rapport Goldstone est un mauvais document. Il est biaisé et injuste. Il n’aide pas à examiner les vrais problèmes. Quelles méthodes doit donc utiliser Israël – et les autres pays qui vivent des situations comparables - pour défendre ses citoyens de manière légitime ? Proposer des critères moraux pour de situations de conflit qui laissent un État sans moyen légitime d’autoprotection est politiquement aberrant et moralement problématique, mais de vraies réponses à ces problèmes ne se trouvent pas dans le Rapport Goldstone. Que devra faire Israël lorsque des missiles plus précis et plus mortels du Hezbollah iront frapper au cœur de Tel Aviv, causant des centaines de pertes civiles ? C’est un fait bien connu que de tels missiles sont d’ores et déjà en possession du Hezbollah et que lorsqu’ils seront lancés, ce sera à partir de villages où vit la population libanaise.
C’est pour cette raison qu’il importe qu’Israël réponde à ce Rapport de l’ONU et clarifie les principes opérationnels qui ont servi à Gaza, ce qui aura pour effet d’en dévoiler les limites et les préjugés. Une simple dénonciation ne suffira pas. Israël doit faire une enquête indépendante concernant les accusations qui y sont énoncées. En clarifiant ces questions, en réfutant ce qui peut être réfuté et en admettant ses torts quand torts il y a, Israël pourra mieux asseoir la légitimité de son autodéfense la prochaine fois, tout en réparant ses propres erreurs, avec intégrité.
Moshe Halbertal est professeur de philosophie à l’Université hébraïque de Jérusalem et tirulaire de la Chaire Gruss à l’École de droit de l’Université de New York.





